L’art avec un grand H
~ 16.07.2008 / 17:20 ~ Rédigé par Céline Coubray dans Interviews
A l’occasion de la présentation de la H Box au Mudam Luxembourg, une œuvre-architecture nomade qui accueille des vidéos d’artistes contemporains, nous avons rencontré Pascale Mussard, co-directrice artistique d’Hermès, et avons tenté de mieux connaître celle qui tient les rênes artistiques de cette maison de renom, et a qui on doit la mise en place de cette œuvre, loin d’une image poussiéreuse et traditionaliste, mais portant un regard aventureux vers l’avenir et représentant un exemple remarquable de soutien à la création.
Pascale Mussard ne se sent pas désorientée au Mudam Luxembourg: son père, qui était architecte, a travaillé avec Pei et elle a habité Luxembourg au début des années 1980. C’est donc avec plaisir et émotion qu’elle accompagne dans ce musée un des derniers grands projets artistiques d’Hermès, la H Box, projet qu’elle a mené à bien avec Pierre-Alexis Dumas, son co-équipier à la direction artistique de la maison Hermès. Car cette célèbre maison accompagne en effet depuis plusieurs années des artistes dans leur création, passe des commandes à des designers, fait des choix artistiques d’une certaine audace. Tel un vaisseau spatial sur pattes d’insecte solidement ancré sous l’imposante verrière du Mudam, la H Box impose sa présence. L’entrée de cette capsule futuriste à l’architecture impeccablement cerclée de métal se fait par une passerelle abaissée qui nous invite à passer les verres fumés derrière lesquels on devine un écran de projection. A l’intérieur, les visiteurs se retrouvent plongés dans une semi-obscurité, et sont invités à s’asseoir devant un écran sur lequel sont projetées des vidéos d’artistes. La qualité de l’image et le son sont excellents, et doivent beaucoup à la collaboration avec les ingénieurs acousticiens de l’IRCAM. Les vidéos d’Alice Anderson, Yael Bartana, Sebastián Diaz Morales, Dora Garcia, Judit Kurtág, Valérie Mréjen, Shahryar Nashat et Su-Mei Tse habitent cet espace imaginé par Didier Fiuza Faustino et produit par Hermès.
L’histoire personnelle de Pascale Mussard est jumelée avec celle d’Hermès: «Emile Hermès est en fait mon arrière-grand-père maternel. Je ne l’ai pas connu, mais j’ai habité dans son appartement lorsque j’étais enfant et ai grandi dans son univers, entourée d’objets incroyables qu’il aimait collectionner. J’ai donc été véritablement façonnée par Hermès. Après l’école, j’allais dans la boutique du 24 rue du Faubourg Saint-Honoré et on nous emmenait dans les ateliers de cuir les mercredis après-midi», se souvient cette belle femme, habillée à la mode indienne, thème choisi comme fil conducteur pour les collections 2008. Mais arrivée à l’âge de 18 ans, pas question pour Pascale Mussard d’entrer chez Hermès et de suivre un chemin qui lui semblait trop bien tracé. C’est donc vers des études de droit et d’économie que la jeune femme se dirige, avant d’intégrer le bureau de style de Nicole de Vesian à Paris. «Nous étions une petite équipe de trois personnes. Nous fournissions des conseils pour des gammes de tissus, des velours, ou encore des chaussures. Un jour, notre directrice est arrivée en déclarant qu’elle avait rencontré quelqu’un de formidable et qu’elle partait travailler pour lui, tout en nous annonçant qu’elle avait négocié de venir avec ses deux assistants. Nous sommes donc allés rencontrer notre nouvel employeur, sans savoir encore de qui il s’agissait, et plus nous nous rapprochions du lieu de rendez-vous, plus je comprenais que nous nous rendions chez Hermès. Cette maison que j’avais donc tenté de contourner m’avait finalement rattrapée… mais pour mon plus grand plaisir, puisque je vais fêter cette année mes 30 ans de carrière chez Hermès! » annonce dans un grand sourire Pascale Mussard.
Commence alors une carrière où chaque marche est franchie l’une après l’autre: «J’ai d’abord été au bureau de style du prêt-à-porter féminin, j’ai fait de l’assistanat pour l’achat des tissus. Cela m’a beaucoup appris. J’ai acquis une compréhension de la matière, des couleurs, des textures, de la résistance des matériaux. J’ai mieux compris que la mode n’était pas qu’une question de forme mais aussi un travail de la matière. J’y ai vraiment découvert la base du métier, un savoir-faire, une connaissance technique. Cela me permet aujourd’hui de créer en complicité avec les gens de la main et de créer une situation d’écoute et de partage, notions et attitude qui sont aussi très importantes et qui m’ont servi pour mettre en place les projets artistiques». Car, après avoir été par la suite attachée de presse, responsable de la publicité et des relations publiques, directrice du département des expositions, qu’elle a d’ailleurs créé, et responsable des vitrines du réseau français, elle succède en 2002, en toute complicité avec son cousin Pierre-Alexis Dumas, à Jean-Louis Dumas et occupe le poste pilier de Directrice Artistique.
Et Hermès n’est pas en reste quant à la créativité. Ce sont quelques quatorze corps de métiers qu’il faut animer et diriger: maroquinerie, travail de la soie, parfums, vêtements, arts de la table, arts de vivre, bijoux… chaque département a sa spécificité mais tous exigent un haut niveau de qualité, de savoir-faire et de longévité. «Les produits Hermès ne doivent pas répondre à un effet de mode, car ils ont une vocation de durée. Nous essayons de trouver et d’utiliser des matériaux qui s’embellissent avec le temps. Cette démarche pourrait être assez semblable à celle de l’art. La notion de patine a une vraie signification pour nous». La maison adopte donc une attitude loin d’une mode volatile, où tout change très vite, au gré des saisons qui se succèdent, et pour laquelle l’image prime par-dessus tout. «Nous recherchons des lignes à la fois modernes et qui puissent traverser les années. Pour moi, quand nous décidons de produire la H Box, nous sommes dans la même perspective que lorsque le sac Kelly a été créé, car ce sac était incroyablement moderne pour son époque. Je pense qu’avec la H Box, nous avons aussi essayé de nous projeter dans le futur». D’autre part, Hermès fait appel à des artistes pour ses produits, dont un des plus célèbres est l’incontournable Carré, foulard en soie qui accueille des motifs créés par des artistes de renom, comme dernièrement la série de carrés qui rend hommage à l’artiste du Bauhaus Josef Albers.
Hermès sait laisser une très grande liberté aux créateurs avec qui la maison collabore. «Le projet de la H Box est ce que j’appelle un «projet bienveillant». C’est un acte de mécénat qui laisse aux artistes une totale liberté d’expression et de création. Ce n’est en rien en acte publicitaire, mais bien un acte de mécénat et de soutien à la création». Et en effet, la marque sait se faire plutôt discrète autour l’œuvre. Les initiés sauront décoder dans le titre la provenance de la lettre H, mais sinon, le nom n’apparaît pas de façon ostentatoire. Juste une mention sur le générique des vidéos diffusées. Ceci les place en totale opposition avec d’autres marques de luxe (comme Chanel ou Vuitton) qui font dialoguer leur nom avec les créations d’artistes contemporains de façon très lisible, ce qui les positionne plutôt dans une démarche de marketing que de soutien à la création désintéressé. La «paternité» du projet se retrouve ailleurs: dans la réelle attention portée à la qualité, à la finition des détails. Tous comme les sacs à main ou les autres produits de la maison Hermès, l’œuvre est parfaitement réalisée et traversera certainement les époques sans perdre sa modernité. C’est là aussi une des caractéristiques d’Hermès, cette relation avec les arts appliqués, l’artisanat, ce qui l’éloigne d’une appellation de «Maison de luxe». Pascale Mussard déclare d’ailleurs à ce sujet: «Hermès n’est pas une maison de luxe mais une maison de création. Le luxe ne fait pas du tout partie de notre vocabulaire. Nous sommes surtout et avant tout une maison d’artisanat. Nous avons toujours ce besoin de toucher, de pouvoir réaliser manuellement les objets, de modeler les choses». Car il ne faut pas sous-estimer la qualité des réalisations. Hermès, c’est une maison d’artisans, de petites mains qui possèdent un savoir-faire exceptionnel, des années de tradition et de pratique transmises de génération en génération, une connaissance approfondie des matériaux.
En plus de cette attention portée à la fabrication, il s’agit aussi d’un engagement intellectuel pour Hermès, un engagement viscéral et profond. «Nous ne sommes pas du tout dans une relation commerciale mais véritablement dans une démarche de soutien et d’échanges, affirme Pascale Mussard. Les artistes nous donnent autant que nous essayons de leur donner. Nous souhaitons établir un dialogue avec eux et non pas juste de passer une commande. Je ne connaissais pas bien le médium vidéo par exemple, avant le projet de la H Box. Cela ne faisait pas partie de ma culture. Mais j’ai pris le temps de m’y intéresser et j’ai essayé de comprendre». Cette relation avec les artistes, les directeurs artistiques ne la considèrent donc pas juste comme un coup d’éclat éphémère. «Nous essayons véritablement d’établir des relations à long terme avec les artistes, de travailler dans un climat de confiance et de partage» soutient Pascale Mussard. Et pour que ce dialogue se poursuive au-delà du temps du projet, Pascale Mussard et Pierre-Alexis Dumas organisent tous les mois des tables d’hôte, au cours desquelles les artistes ayant travaillé avec Hermès au fur et à mesure des années sont invités à se rencontrer. Des collaborations inédites ont ainsi été enclenchées, ce qui réjouit Pascale Mussard: «Cela a donné des rencontres tout à fait étonnantes entre les créateurs, et même de nouvelles collaborations entre des artistes qui n’avaient rien en commun à part Hermès. Cela crée de nouvelles amitiés et les artistes savent qu’ils peuvent toujours revenir vers nous, même si cela fait longtemps que nous n’avons pas collaboré ensemble».
En plus de ce travail de collaboration et de mise en réseau, Hermès vient de lancer un prix, le Prix Emile Hermès, destiné aux jeunes designers: «Nous sentions que nous devions mettre en place un prix bien doté pour les jeunes designers et les étudiants en école d’art. Nous avons choisi un jury extraordinaire, composé de très grands talents et d’incroyables personnalités comme Enzo Mari, Ingo Maurer, Hella Jongerius, Marti Guixé ou encore Alfredo Häberli, et ceci afin de placer la barre très haut et avoir de véritables exigences professionnelles. Nous avons reçu beaucoup de dossiers, beaucoup de propositions, très diverses les unes des autres et de qualité assez éparse aussi, il faut le reconnaître, mais je suis convaincue que ce prix sera largement mérité et le projet lauréat remarquable».
Et puis, il y a le réseau des lieux d’exposition en lien avec les boutiques: Bruxelles, Tokyo, New York, Séoul, Singapour Berlin et tout récemment Berne sont les villes qui accueillent des expositions organisées par Hermès dans des lieux en liaison directe avec les boutiques (un étage du magasin, ou un hangar réaménagé derrière la boutique comme à Bruxelles). Des œuvres peuvent aussi être spécifiquement produites pour ces lieux, mais Hermès ne constitue pas pour autant de collection d’art contemporain, et ne retire donc pas d’avantage financier direct de ces productions et exclut l’aspect spéculatif. Le rapport se place plutôt dans une attitude d’enrichissement intellectuel et culturel. Les directeurs artistiques de la maison Hermès se voient finalement presque plus comme des passeurs, des traits d’union entre les artistes et le public, que comme des commanditaires: «Nous sommes très fiers de pouvoir accompagner les artistes dans leur création et de les soutenir dans leur démarche et leurs recherches» souligne Pascale Mussard. «Peut-être que par notre soutien, de nouvelles personnes peuvent découvrir le travail de ces artistes et suivront par la suite leur carrière. Si nous arrivons à faire cela, alors nous serions très satisfaits».
Aujourd’hui, la maison Hermès vient de franchir encore un pas supplémentaire dans cette action de soutien et d’engagement car elle vient de mettre sur pied une fondation d’entreprise: «Nous venons d’être acceptés comme fondation d’entreprise et nous en sommes très heureux. Nous allons développer pour cette fondation plusieurs axes dont celui de la création contemporaine au sens large, sans se restreindre aux arts plastiques, mais aussi celui de l’éducation, de la formation et de l’environnement. L’axe de la formation nous tient à cœur car nous essayons de préserver les savoir-faire artisanaux comme cela a été le cas avec la cristallerie Saint-Louis ou notre travail avec les Touaregs du Niger. Nous essayons aussi de porter un regard contemporain sur ces traditions. Quant à l’axe environnement, cela est aussi très important pour nous, aussi bien pour les matériaux que nous utilisons que dans nos méthodes de travail. Nous sommes très vigilants sur ces points. Nous pensons sur le long terme. Nous avons un grand héritage entre les mains, une mémoire incroyable de formes, de couleurs, de dessins et nous devons préserver cela tout en continuant de nous projeter dans le futur… et ce sont les artistes qui nous aident à dessiner ces perspectives et faire ce grand écart»!

