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Chair Man

~ 12.02.2008 / 15:31 ~ Rédigé par Céline dans Home, Interviews

A l’occasion de la présentation de la nouvelle ligne d’espaces de bureaux Net’n’Nest, réalisée par Erwan et Ronan Bouroullec, nous avons rencontré Hanns-Peter Cohn, CEO de Vitra International, maison d’édition de meubles, spécialisée dans le mobilier de bureau et s’ouvrant de plus en plus au domaine de la maison.

 

En guise d’introduction, pourriez-vous partager avec nous votre vision de ce qu’est Vitra aujourd’hui?

«Vitra est avant tout une histoire d’esthétique, d’équilibre et de spécialistes. Nous travaillons avec un réseau de designers qui ont tous une signature singulière et individuelle, qui sont à la fois populaires, reconnus mais aussi capables de travailler en équipe et de partager une expérience avec d’autres. Nous possédons une belle collection de chaises et nous sommes reconnus aussi pour cela, notamment pour nos fauteuils de bureau alliant très haute qualité et design de pointe. De nombreuses chaises ont désormais valeur d’icône et appartiennent à l’histoire du design, comme la chaise Panton (1959), la Lounge Chair (1956) des Eames ou le Butterfly Stool (1954) de Sori Yanagi.

Un des éléments pivots de la société est aussi l’expertise et l’expérience que nous avons des différentes techniques et des différents matériaux. Nous travaillons beaucoup l’ergonomie de nos produits car nous fabriquons des produits qui sont utilisés quotidiennement, dont dépend le bien-être des utilisateurs. Nous sommes donc très vigilants sur ce point. Nous travaillons avec des spécialistes, des scientifiques, des ingénieurs qui doivent à la fois répondre aux désirs des designers en matière de forme et trouver les solutions pour les plus grandes exigences dictées par les besoins ergonomiques. Il s’agit véritablement d’un travail de collaboration très poussé que nous mettons en place pour le développement de chaque produit. C’est aussi ce qui assure le succès de nos produits;, nous conjuguons les talents pour obtenir le meilleur produit et être le plus efficace possible. Je crois profondément au travail d’équipe. Peu importe l’âge ou l’expérience, tout le monde peut apporter quelque chose au projet, une idée, une remarque, un savoir. Cela C’est un des principes de base due travail chez Vitra. Le design de nos meubles reflète cet état d’esprit et notre façon de travailler.

 

Vitra est très connue pour ses meubles de bureaux. Selon vous, à quoi ressemblerait le bureau idéal?

«La société doit faire face au changement de comportement au travail. Grâce aux nouvelles technologies, le bureau peut être partout: dans la tour du quartier d’affaires, à la maison ou dans les lieux publics. L’espace de travail est donc de plus en plus flexible, ouvert et changeant. Avec les téléphones mobiles, on peut recevoir ses mails, rester en contact avec ses collègues de bureaux, même si vous ne vous y trouvez pas physiquement. Aussi, on peut passer très facilement de l’espace professionnel à l’espace privé pour travailler. Le va-et-vient entre les deux se fait maintenant naturellement et la limite peut n’être plus que psychologique. Ceci a une incidence dans sur le mobilier de bureau car les besoins ne sont plus les mêmes, que ce soit au bureau ou à la maison. 

Le grand avantage de Vitra est de posséder un catalogue qui permet de suivre ces évolutions et la tendance du Home office. Nous ne pensons jamais de façon hiérarchique, mais travaillons dans une approche démocratique. Cela se ressent dans les meubles que nous proposons et les systèmes d’éléments de bureau. Nous privilégions le travail en open space, configuration qui favorise le partage, l’échange entre collègues et qui répond aux exigences professionnelles contemporaines. 

Nous sommes convaincus que le décor, l’association des couleurs, des lignes du mobilier, ont un impact sur la productivité des employés. Le regard ne doit pas butter sur contre le mobilier, l’attention ne doit pas être retenue par un élément du décor. Ainsi la concentration peut se porter exclusivement sur le travail. Le nouveau système des Bouroullec, Net’n’Nest, souligne cette idée et la combine avec notre besoin naturel d’isolement et d’intimité. Le Net permet la communication, la discussion et l’échange, et le Nest - qui signifie le nid - offre intimité, concentration et bien-être dans un espace partagé. Ils créent des plateformes ouvertes spécifiquement destinées à la production, au travail et des lieux de repos, d’isolement visuel et auditif, permettant une concentration solitaire.

Mais le lieu de travail est aussi un collage. Cette notion est très importante pour nous et tous nos meubles et systèmes reprennent cette idée car ils peuvent être combinés les uns avec les autres. C’est aussi pour cela que nous choisissons des couleurs dites silencieuses, apaisantes, qui sont pensées pour pouvoir être combinées les unes avec les autres. 

Mais le lieu de travail peut aussi être dans un espace public, un hall d’aéroport par exemple. Aussi, nous avons été amenés à aménager par exemple des espaces à Abu Dhabi, à Munich ou à Londres. Notre rôle est donc de rendre ces univers plus beaux, d’y apporter une touche d’esthétique tout en conservant les qualités de confort et d’ergonomie.

 

Vitra développe depuis quelques années une ligne pour la maison. Comment vous positionnez-vous sur ce marché?

«Nous suivons et faisons notre propre chemin. L’entrée dans le monde de la maison était une étape logique par rapport à notre développement puisque cette étape suit l’évolution de l’équipement du bureau. Il y a vingt ans, la séparation entre la maison et le bureau était très stricte. Mais aujourd’hui, par l’effet de l’évolution des mœurs et des comportements, les produits deviennent de plus en plus proches, parfois même similaires. C’est aussi notre vision de la flexibilité. La barrière entre l’univers du travail et l’univers privé tend à disparaître, donc il est logique que nous développions aussi des produits pour l’habitat. 

 

Vitra est désormais bien implantée et connue en Europe. Vous avez aussi un site de production aux États-Unis et des bureaux à Shanghaiï. Comment vous positionnez-vous par rapport à ces marchés, comment voulez-vous les développer? 

«Vitra a toujours travaillé dans un esprit global, une approche internationale, une vision mondiale, dans le respect du mélange des cultures. Ceci se ressent tout de suite dans le réseau de créateurs qui travaillent avec nous. Nous sommes suisses, mais travaillons avec des designers français, belges, néerlandais, américains, japonais… Dès la création de Vitra, nous avons eu des liens avec les États-Unis par l’intermédiaire de Nelson et Eames. Cette attention à la création mondiale se ressent aussi dans le choix des architectes qui ont construit le Vitra Campus à Weil am Rhein. Nous avons par exemple fait confiance à Frank Gehry alors qu’il n’avait encore jamais construit de bâtiment en Europe. Zaha Hadid y a réalisé son premier bâtiment. C’est la même chose avec Tadao Ando. 

Nous voulons faire partie de ce monde global qui se construit autour de nous et c’est pour cela que nous avons des bureaux à New York, Londres ou Shanghaiï. En ce qui concerne les États-Unis, ils ont un marché du meuble très important mais avec des acteurs locaux puissants et bien implantés. Il est donc difficile d’y trouver sa place et il faut du temps. Mais nous prenons ce temps. Vitra n’existe finalement que depuis cinquante ans, ce qui est encore relativement jeune. Nous nous sommes bien sûr développés en premier en Europe mais nous sommes aussi sur le marché américain depuis vingt ans et sur le marché asiatique depuis dix ans. Nous allons aussi nous installer en Inde car il est évident que le développement passe aussi par ce pays et que nous voulons faire partie de cette dynamique. C’est là-bas que se trouvent actuellement la plupart des back-offices de très nombreuses entreprises. Une part très importante du software mondial est traitée en Inde. Nous devons donc être là. Si nous n’y sommes pas, il y aura comme une lacune pour notre entreprise et nous ne souhaitons pas cela. Nous nous devons d’être là où les choses se passent.

 

L’écologie occupe aujourd’hui de plus en plus de place dans notre quotidien et aussi dans le monde du travail. Quelle est la position de Vitra sur cette question?

«Nous avons un très grand souci de développer l’entreprise de manière responsable, aussi bien pour le bien-être de nos employés que pour le respect de notre planète. Pour cela, Vitra s’est engagée très tôt, dès 1986, dans une charte d’entreprise écologiquement engagée, avant même que cela soit mis sur le devant de la scène comme c’est le cas aujourd’hui. Cela passe par une attention aux composants que nous utilisons, pour nos meubles et pour nos sites de fabrication et de bureaux où nous utilisons l’énergie solaire par exemple. Je peux vous dire précisément combien de voitures roulent pour nous, combien nous dépensons en essence… et je souhaiterais évidemment pouvoir réduire au maximum ce chiffre. Notre temps sur la planète est limité et nous devons faire attention à ce que nous laissons derrière nous. Mais ceci est avant tout une question de comportement, ce n’est pas juste du marketing. La durée de vie de nos produits participe aussi à une démarche écologique. Nous ne sommes pas du tout dans l’état d’esprit de fabrication de produits bon marché soumis à la mode et faits pour être changés dans quelques années voire quelques mois. Les produits que nous réalisons sont pensés pour durer et pour passer de génération en génération. C’est aussi pour cela que nous privilégions les lignes atemporelles, car nos meubles ne doivent pas être soumis à la mode, même s’ils sont le reflet de leur époque. Je vais vous donner un exemple: nous avons produit notre première chaise de bureau en 1976 et une compagnie allemande a décidé de s’équiper avec cette chaise en 1977. Et figurez-vous que cette compagnie a seulement renouvelé son mobilier cette année, exactement trente ans après! Je crois que ceci démontre magnifiquement notre engagement pour une consommation raisonnée et engagée, gage de qualité et de confort. Ceci témoigne aussi de la très haute qualité de nos sièges. Nous sommes plus chers que certains de nos concurrents mais la qualité est là. Finalement, le design de nos produits n’est qu’un atout supplémentaire. L’attention principale est portée sur la qualité de nos produits, leur robustesse, leur ergonomie. Nous avons un très grand savoir-faire dans l’assemblage des matériaux et cette diversité de matériaux améliore encore la qualité de nos produits. 

 

Vitra possède dans son catalogue la licence pour Charles et Ray Eames depuis cinquante ans ou encore les meubles de Prouvé, Nelson et Nogushi. Mais la marque ne se contente pas de produire et diffuser les meubles de designers modernes. Vous faites aussi appel à de jeunes talents comme Erwan et Ronan Bouroullec, Hella Jongerius, Greg Lynn, mêlant ainsi les icônes du design d’hier et les étoiles d’aujourd’hui. Dans quelle direction voulez-vous développer l’entreprise: vers l’acquisition de licences de designers modernes ou vers la production de jeunes créateurs? Quelle place laissez-vous au risque et à l’innovation?

«La question de l’année de création n’a aucune importance mais nous sommes intransigeants sur la qualité de la création. Nous voyons notre rôle comme un éditeur de livres ou un entraîneur de chevaux de course. Nous choisissons les desigenrs designers pour la qualité de leur travail et de leur approche, et s’ils savent travailler en équipe. Nos produits peuvent correspondre à différents goûts, différentes tendances mais nous ne choisissons pas nos produits en fonction de cela. Chaque designer a une approche singulière, un univers propore: Hella Jungerius a une approche organique, les frères Eames ou Jean Prouvé ont plutôt une approche plus d’ingénieur. Et peu importe s’il s’agit d’un designer moderne ou contemporain, l’important c’est l’intelligence du produit.

Quant au risque, nous lui laissons toute la place. Cela fait partie du jeu. Nous allons même vers des voix voies expérimentales avec le programme Edition dans lequel des designers ont carte blanche pour créer des meubles ou des installations intérieures expérimentales. Leurs choix de matériaux, technologies ou concepts ne sont pas limités au vocabulaire Vitra existant et ils ont libre accès à tout notre savoir-faire. Et c’est grâce à cette expérimentation et ce risque que Vitra peut continuer à avancer».

 

Propos recueillis par Céline Coubray

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